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Full text of "Modes et manières d'aujourd'hui"

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MODE& ET MANIÈREb D'AUJOURD'HUi 



GEORGES LEPAPE PEIGNIT CES 
12 GOUACHES, PIERRE CORRARD 
FIT LA PRÉFACE ET LES LÉGENDES 




1912 






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DiX-SEKr EXEMPLAIRES, HhR PAPIER DU 

Japon, provenant des Manufactures de 
Shidzuoka, dédicacés, avec remarçues 

ORIGINALES, FT ^^^ MKKOrkS DK l;N A OSX- 
SEPT. 

Deux-cen'î v:''''>'«<- V i;>^.i ■ '-^-■-^^■-' K--v^,:.i 

FLAIRES, SUR LE MÊME PAPIER, NUMEROTES 
DK DIX- H KIT A TROIS CENTS. 

JUSTIFICATION DU TIRAGE ; 







CET OUVRAGE A ETE TIRE 
A TROIS CENTS EXEMPLAIRES : 

Dix-sept ' exemplaires, sur papier du 
Japon, provenant des Manufactures de 
Shidzuoka, dédicacés, avec remarques 
originales, et numérotés de un a dix- 
SEPT. 

Deux -CENT quatre-vingt-trois exem- 
plaires, SUR LE même papier, NUMÉROTÉS 
DE DIX-HUIT A TROIS CENTS. 

JUSTIFICATION DU TIRAGE : 




Exemplaire N" ^ 



A. 



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2.0 Zllg 



MODES ET MANIERES 
D'AUJOURD'HUI 



Leurs allures tanagréennes semblaient le rythme des 
petites vagues dont s'amusaient leurs pieds nus. Toutes trois 
marchaient sur le sable fin, le long de la mer, et l'on aurait 
dit qu'elles dansaient (i). 

Leurs corps étaient hbérés d'entraves et fleurissaient 
leur vêtement. 

Chacune de leurs attitudes aurait valu d'être immor- 
talisée. 

Leurs tuniques, qui dégageaient le cou et se phssaient 
sous la gorge, étaient la première verte, bordée de mauve, 
la seconde lie de vin relevée de bleu, la troisième jaune avec 
une cordelière orange, trois notes de couleur qui chantaient 
allègrement dans la lumière attendrie du soir. 

Leurs cheveux étaient enveloppés dans des turbans bleu, 
mauve et noir. 

Elles allaient, faisant lever devant elles des culs blancs 
surpris, qui se reposaient un peu plus loin. 

(Il «Même quand elle marche, on dirait qu'elle danse.» 



Qi^ 



Elles étaient harmonieuses et souples, et leurs mains 
ouvertes semblaient caresser la lumière du soir. 

Et tout d'un coup, elles s'arrêtèrent toutes les trois, et, 
ayant ramassé des galets plats, elles firent sur l'eau tran- 
quille des ricochets. 

Une scène antique, pensez-vous, évoquée de Corcyre : 
quelque Nausicaa s'amusant sur la grève avec ses compagnes? 
Non : trois de nos femmes d'aujourd'hui, vêtues selon le 
génie de l'époque, et animées des cadences souveraines 
qu'elles ont inventées pour diviniser leurs plus humbles 
gestes. 

A l'horizon, trois voiles, qui rentraient au port, passaient. 
L'une était verte, la seconde bleue, la troisième rouge. 



L'Heure, qu'avait enivrée ce spectacle, s'attardait, et la 
lumière délicieuse de ce Soir d'été, bien que depuis longtemps 
le soleil fi^it couché, longuement célébrait les trois jeunes 
femmes. 

Elle fut verte d'abord, et puis mauve, et puis, peu à peu, 
s'assombrit. 

Or, tandis que toutes trois lançaient sur l'eau tranquille 
leurs galets choisis, et que le crépuscule flâneur mettait du 
soir au creux des coquilles ouvertes sur le rivage, un irrésis- 



tible besoin me pressa de fixer, pour plus tard, un peu de 
tant de beauté. 

Et je conçus, en allégresse, la pensée de cet ouvrage. 

Je les regardais tout le temps que je pus les voir, afin d'en 
imprégner mes yeux. Mais le Soir jaloux s'accroissait, main- 
tenant rapide. Il me les prit bientôt toutes, et c'est dans la 
nuit que je les soupçonnai qui s'en allaient le long des vagues, 
dont les franges d'écume se pressaient à leurs pieds, ainsi 
que des offrandes successives. 

Elles s'en allaient, et il me parut que leur cadence avait, 
dans la nuit, pris de la gravité. 

Peut-être convenait-il de rappeler au seuil de cet ouvrage 
quelle en fut l'occasion, afin qu'on en saisît mieux l'esprit. 

Ce recueil de Parures et d'Attitudes, qui fut conçu en 
une minute d'émotion religieuse, et auquel ont collaboré le 
talent précieux d'un peintre et la dévotion d'un admirateur 
passionné de la femme, j'ai fait le rêve qu'il fût un poème; 
ou plus simplement un livre d'heures, élégamment enluminé, 
qui célébrât la femme, Divinité souveraine et victorieuse. 

A la vérité d'autres considérations, d'un caractère plus 
rationnel, et pour cela tout à fait secondaires, m'ont influencé. 

J'imagine qu'un historien, qui serait un psychologue et 
voudrait pénétrer, derrière le profil froid des faits, l'âme 



vibrante des époques, ne saurait y réussir mieux que par 
l'observation du costume. 

Le costume exprime très clairement la mentalité des 
gens : je le soupçonne de la créer bien des fois et de l'in- 
fluencer toujours. Nul ne saurait être absolument dépourvu 
d'élégances intellectuelles ou sentimentales dans un élégant 
vêtement, et je me garderais bien de sourire de M. Leclerc 
de Bufi"on, quand il mettait pour écrire plus soigneusement 
des manchettes en dentelle. 

L'habit fait le moine. Pour les timorés que cela fâche 
et contrarie dans leurs habitudes de voir travestir un 
proverbe, communément reçu, mettons que l'habit révèle le 
moine. Les concessions sont la condition de la politesse. 

1 out de même, et si je manquais de mesure, à la manière 
d'un politicien, je vous démontrerais, non sans emphase, 
que les accidents historiques les plus considérables furent 
provoqués par les mœurs, et que les mœurs sont si inti- 
mement liées au port et le port au costume, qu'il serait 
d'une subtiHté stérile d'en vouloir départager les mutuelles 
influences. 

L a science de la Mode, volontiers méprisée ou niée par 
la plupart des gens graves, ne serait-elle pas la plus profitable 
à la compréhension des individus et des mouvements sociaux? 



X 



Ne serait-il pas utile de noter, chaque année, non pas seule- 
ment les costumes, mais encore les gestes et les manières à 
la mode? 

Et ne prévoyez-vous pas l'intérêt que peut prendre dans la 
suite une collection d'ouvrages comme celui-ci, qui, paraissant 
chaque année, sans que le succès puisse jamais influencer le 
tirage, témoignera de nos mœurs, et deviendra le répertoire 
le plus précieux que puissent désirer les Artistes, les Mora- 
listes, les Historiens et les Curieux. 



D es gens s'en vont par les rues, répétant, les bras bal- 
lants et la mine assombrie : « 11 n'y a plus d'Art, nous 
sommes en décadence... » 

Je me souviens moi-même, certains soirs brûlants d'été, 
tandis que l'air chaud de la campagne, chargé d'innombrables 
germes de vie, pénétrait parla fenêtre désespérément ouverte 
et m'étouffait, d'avoir connu le sentiment de la stérilité, l'im- 
pression qu'on vit en un temps mort. Mais tout aussitôt se 
sont levées en moi les révoltes salutaires et les certitudes 
victorieuses d'être un peu de la poussière que soulève sur la 
route un cortège triomphal. 

Aussi, quand de plus jeunes que moi se demandent avec in- 
quiétude: « Ne sommes-nous pas en décadence?» je leur réponds 
en souriant : « Regardez donc la Femme, et vous connaîtrez à 
la voir que c'est en pleine Renaissance que nous sommes». 



I 



C<ar la Femme est l'éternelle occasion d'art. Elle influença 
l'antiquité grecque, elle inspira, sous la conception délicate de 
la Vierge, l'époque médiévale, et c'est à elle que nos cathédrales 
doivent leur allégresse. Vous la retrouvez partout, divine ins- 
piratrice, éternel objet de nos préoccupations, qu'on la nomme 
Isis, Mylitta, Ischuari, Aphrodite, la Vierge, ou tout simple- 
ment, comme de nos jours, la Femme. 

1 outes les époques d'élégance de la Femme furent des 
époques d'épanouissement d'art. 

C'est elle, en effet, qui crée l'ambiance, qui nécessite tel 
meuble, tel bibelot, tel bijou : c'est pour elle, pour la com- 
pléter ou la mettre en valeur, que nous travaillons tous en ce 
moment. Aussi, les Arts — à l'exception de quelques-uns qui 
sommeillent encore, parce que la Femme moderne ne les a pas 
encore influencés : l'architecture, par exemple — sont en marche 
vigoureuse vers des conceptions neuves. 

Une élite d'hommes s'est dressée, en peinture, en joaillerie, 
en décoration, en mode, de qui les noms trop nombreux me 
viennent à la plume, et à qui je veux rendre hommage au seuil 
d'une œuvre tout imprégnée de leur génie. 

L a mode féminine actuelle, essentiellement traditionnaliste, 
bien que d'une très puissante originaUté, s'inspire du classi- 
cisme antique, dont elle partage le goiit pour la ligne. Elle y 
mêle un brin de cette inexprimable fantaisie française, qui nous 



valut déjà une époque amusante, le Directoire. Mais plus sûre 
d'elle-même, elle est aujourd'hui plus sobre de conception. Et 
elle a mis, pour la matière, l'Orient à contribution. 

Les intérieurs se conforment à la Femme : ils sont d'une 
intimité précieuse, avec — mais si heureusement interprétée 
qu'on ne la reconnaît pas, — un peu de la bonhomie 
Louis-Philippe — un parent pauvre qu'on aurait paré. 
-Et cela témoigne d'un besoin de vie confortable, benoîte 
et recueillie, par contraste avec l'intensité, sans cesse plus 
trépidante, de la vie du dehors, de la vie des affaires. 

Le sens du « home » élégant et familier nous pénètre, du 
home étroit et soigné d'où sont exclues les réceptions fastueuses 
pour la volupté des réunions intimes. 

Le cadre de notre repos, de nos flirts et de nos amours, de 
nos amitiés, de notre travail, s'il est sédentaire, de nos joies, de 
nos soucis et de nos peines, de toute notre vie intime, est élégant 
de couleur. Il y manque encore, je crois, le meuble, non pas 
celui qui fait convenablement partie du reste, mais le meuble 
complet et définitif, que l'on peut isoler de son ambiance, et 
que l'on aime pour son charme personnel. On s'applique à le 
concevoir, à l'abri des erreurs qui furent d'abord commises. 

Ainsi se manifeste l'influence de la Femme sur le Style. 

La Ligne et la Couleur, telles sont les éléments essentiels 
du vêtement de la Femme: telles sont aussi, voulues par elle, 
nos deux préoccupations dans le domaine des choses qu'elle 
doit honorer de son commerce. 



Pour célébrer convenablement la Mode, j'ai fait appel aux 
artistes mêmes qui lui ouvrent le chemin : saurait-elle avoir de 
meilleurs historiographes? Ils la résumeront à tour de rôle, 
chaque année, chacun selon son tempérament, avec la liberté, 
eux les Initiateurs, d'en prévoir quelquefois la marche. Chacun 
de ces artistes aura pour compagnon un littérateur : ils iront 
ainsi, deux par deux, par talents accouplés, le Peintre célébrant 
la Forme et la Couleur, l'Homme du verbe en exprimant l'Idée 



Le peintre Georges Lepape a bien voulu commencer cette 
collection et en célébrer l'inauguration par une de ces fêtes de 
couleurs qu'il orchestre si joliment. Ses aquarelles n'ont 
que faire d'un commentateur: elles se suffisent à elles-mêmes. 
Poète à l'imagination fastueuse, mais que discipline une faculté 
bien française, celle de la synthèse, Georges Lepape a réalisé 
la Femme-type, telle qu'elle se dégage de ses aspirations 
actuelles, il lui a prêté l'harmonieuse et idéale attitude, à la- 
quelle elle s'applique, il a créé pour elle, en ces douze plan- 
ches, d'inédites parures, où se résument toutes celles qui 
caractérisent notre époque. Bref, il a stylisé la Femme d'au- 
jourd'hui, et il me paraît en avoir définitivement fixé l'Allure 
et le Geste, s'élevant ainsi bien au-dessus du vulgaire et adroit 
chroniqueur de femmes, jusqu'à l'altitude de l'artiste véri- 
table, dont l'œuvre, qui n'est pas que d'une amusante sensibi- 
lité, a le rythme impérieux d'une idée maîtresse. 



C-iomme titre, j'ai repris celui d'une vieille publication « Mo- 
des et Manières d'aujourd'hui ». Il m'a paru qu'il serait d'un 
heureux auspice, et qu'il exprime d'ailleurs, mieux qu'aucun 
autre, l'intention de cet ouvrage. 

Puisse ce recueil d'aquarelles, dans le tout petit groupe des 
gens distingués à qui je m'adresse, éveiller, comme je le vou- 
drais, l'impression de la Femme du jour et que revivent 
pour tous ceux-là qui feuilleteront ces planches, cette vision 
charmante d'un soir d'été : 

« Leurs allures tanagréennes semblaient le rythme des 
petites vagues dont s'amusaient leurs pieds nus. Toutes 
trois marchaient sur le sable, le long de la mer, et l'on aurait 
dit qu'elles dansaient... Et tout d'un coup, elles s'arrêtèrent 
toutes les trois, et, ayant ramassé des galets plats, elles firent 
sur l'eau tranquille des ricochets... » 

Pierre CORRARD. 




LA TOILETTE 



PL I. 




Entre la face trop blanche de la lime. 
Et la face trop noire du crapaud. 
Elle ajuste de l'autre main son chapeau. 
Tandis qu'elle tient sa glace de l'une. 



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L'ENTRACTE 



PL IL 



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Est-elle aimable ou rébarbative? Nul neii 
Sait rien... à cause de son ne^ impertinent. 



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LES PAPILLONS 



PL m. 




Et son geste lui-même a la joie d'un envol! 



I 



LA BALANÇOIRE 



PL IV. 




D'un coup de pied cette ingénue 
S'envola jusques aux nues: 
Rendons grâces à ces nues 

De ne Favoir pas retenue. 



LES COUSSINS 



PI. V. 




Voici l'heure entre toutes si délicate, 
Si délicate et précieuse, oii ron goûte 
Les minutes qui s'égrennent goutte à goutte 
Comme un collier de turquoises et d'agates. 




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LE VERGER 



PL VI. 




Un émoi parmi les pom?nes. 



I 



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LEFKSriN 



PL VU. 




(les fruits sont oi-gueilleux de se savoir voiir vous. 






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1 g 1 2 



LES HERMINES 



PI. Vin. 




Se.s doigts, si tant ses mains sont fines, 

Et de bagues harassées, 
Ressemblent à des hermines 

Dans des pièges embarrassées. 



SUR LES MARCHES DU JARDIN 



PL IX. 




a-V*CtA ixJ{^o\.^ 



Elle s'est arrêtée — une hase inquiète — 
Ayant cru percevoir comme un battement d'aile : 

Colloques, couleurs, parfums, qui êtes 

Le Soir ai)ioureu.v d'elle. 



!gi2 



LE RIDEAU QUI S'ÉCARTE 



PL X. 




Ou l'élégant accueil. 



'9'- 



L'HABIT PERSAN 



H. XL 




>»->-(yuk v>Are»V-*- • 



La pose est hiératique, et l'œil est 
Bistré... et je voudrais bien être l'<eillel. 



n 



I g 1 2 



TRA VKSTl 



PL XII. 




Ainsi font, fonl, font, 
Les marionnettes, trois petits tours et puis s'en vont. 



ACHEVÉ d'imprimer LE 9 MAI 1912 

PAR MAQUET 

10, RUE DE LA PAIX, PARIS 



MODE& ET MANIÈRES D'AUJOURD MUI 

(2*^ ANNÉE) 



1913 



COLLECTION PIERRE CORRARD 



MODEb ET MANIÈREb D'AUJOURD'HUI 



MARTIN PEIGNIT CES 12 GOUACHES, 
LA PRÉFACE EST DE NOZIÈRE 




v'ciAJiL 



1915 



CET OUVRAGE A ETE TIRE 
A TROIS CENTS EXEMPLAIRES : 

Douze exemplaires, sur papier du 
Japon, provenant des Manufactures 
DE Shidzuoka, dédicacés, comprenant 
chacun un des originaux ayant servi 
a l'illustration de l'ouvrage et nu- 
mérotés de un a douze. 

Dix-sept exemplaires, sur le même 
papier, dédicacés, avec remarques 
originales et numérotés de treize a 
vingt-neuf. 

Deux cent soixante et onze exem- 
plaires SUR LE même papier, NUMÉ- 
ROTÉS DE trente a trois CENTS. 

JUSTIFICATION DU TIRAGE: 




Exemplaire N'^ 2>^ ^ 




MODES ET MANIERES 
D'AUJOURD'HUI 



1 L ne faut point croire que les variations de la mode soient in- 
dignes d'intéresser le sage. Elles nous révèlent en effet les pré- 
occupations d'un peuple. Il suffit que nous apercevions le 
costume féminin du moyen âge et nous connaissons aussitôt 
l'austérité de ce temps. Les étoffes somptueuses de la Renaissance 
attestent l'amour de la vie. La rigidité des robes nous rappelle 
que, sous Louis XIV, l'étiquette fut stricte. A la fin du dix- 
huitième siècle, Marie-Antoinette et ses amies choisissent, au 
contraire, la simplicité : on voit que les doctrines de Jean-Jacques 
Rousseau triomphent; on a besoin de candeur et de rusticité. 
Bientôt les belles s'inspirent des anciens, comme les grands 
hommes de la Révolution et le peintre David. Ainsi l'histoire du 
costume est l'histoire des idées. 

bi nous cherchons à nous souvenir des modes qui, depuis une 
trentaine d'années, se sont imposées et ont disparu, nous ferons des 
constatations probantes. Nul n'a oublié que les femmes adoptèrent 
la tournure. Cette invention excita la verve des vaudevillistes et 
des poètes qui écrivent des chansons pour le café-concert. S'il 



faut ajouter foi à leurs fantaisies, un grand nombre de belles 
auraient perdu dans les bois ou en chemin de fer ce coussin 
mystérieux qui était placé sous la taille et qui donnait à la 
Parisienne une apparence d'embonpoint. Ce développement pos- 
térieur coïncide, si j'ose dire, avec l'épanouissement du réalisme. 
Au moment où tout le monde était las de la littérature romanesque 
et de l'art faussement idéaliste, la femme renonce à la maigreur 
poétique; elle fut résolument saine; elle tint en dédain l'esprit et 
donna la préférence à la matière. Armand Sylvestre, se réclamant 
de Rabelais qui ne pouvait protester, écrivait ses contes gras. La 
mode de la tournure paraît en être l'illustration. 

Le symbolisme n'a pas laissé sur la mode une trace moins forte. 
Le triomphe de Wagner donna aux femmes le goût des robes 
pailletées qui faisaient songer à l'armure de la Walkirie et 
aussi des coiffures dont les ailes étaient empruntées aux héros de 
la Tétralogie. Les Françaises devinrent minces. Elles avaient 
banni la tournure. Elles voulurent être impalpables comme les 
vierges des Primitifs italiens. Les peintres préraphaélites d'An- 
gleterre leurs fournissaient l'exemple d'une immatérialité presque 
morbide ; les soies souples, les nuances vagues du Libert}^ furent 
les produits de ce préraphaélisme... Où en sommes-nous aujour- 
d'hui ? 

Le ballet russe a eu sur la mode une profitable influence. Les 
couleurs franches que M. Bakst a employées pour les décors et 
les costumes ont éloigné la femme des tons incertains et vagues. 



Un de ces divertissements, Shéhéra\ade^ obtint un succès tout 
particulier. Aussi les Parisiennes se transformèrent en sultanes. 
Il ne faut point croire qu'elles étaient curieuses de s'abandonner, 
comme la danseuse Rubinstein, aux bras d'un nègre robuste et 
élégant comme celui que figurait Nijinski. Elles étaient préparées 
aussi à sentir le charme de Tancien Orient grâce à la traduction 
des Mille et une nuits qu'avait publiée le docteur Mardrus. 
Depuis quelques années déjà des élégantes portaient le turban. 
Il y avait une réaction contre l'esprit pratique et sportif. 

J E ne dis pas que la Parisienne renonce à prendre un exercice 
salutaire. Jamais on n'entendit autant parler de footings de tennis^ 
de golf. Mais il est évident que l'élégante ne veut plus donner 
l'impression d'une créature qui adore le plein air. Elle cherche 
une ligne languissante qui ne correspond pas à la vigueur rythmée 
de la gymnastique, mais à l'amollissement du sérail. Les sil- 
houettes de nos contemporaines donnent une impression de 
fatigue, leurs épaules sont souvent serrées, la poitrine se creuse. 
Les femmes ressemblent un peu aux gommeux dont Grévin nous 
a laissé les images. Ils étouffaient dans leurs natures étriquées 
dont le cou n'était pas dégagé et la hauteur de leurs talons en- 
travait leur marche. Les femmes d'aujourd'hui s'avancent comme 
ces élégants d'hier. Elles ont comme eux un air contraint et un 
peu douloureux. Déjà l'entrave avait été une protestation excessive 
contre le costume rationnel. Au moment où des femmes, suffra- 
gettes, éclaireuses, veulent prendre part comme l'homme à l'acti- 
vité des pays, les élégantes par leur seule robe affirment leur 



désir d'oisiveté. Qu'elles soient vêtues à la persane, qu'elles 
portent des costumes vaguement empwe ou des drapés^ elles 
vouent à la paresse leurs corps souples. 



J AMAis les femmes ne se sont re'vélées avec plus de générosité. 
Je n'oublie pas, que sous le Directoire, certaines allaient presque 
nues sous les galeries du Palais-Royal. Mais ce furent des années 
exceptionnelles. Il est naturel qu'après la Terreur et les atrocités 
de la Révolution, on ait éprouvé le besoin de réagir. Aujourd'hui 
les femmes se montrent avec une sorte de sérénité. Elles n'o- 
béissent plus à un besoin de revanche, à une manière de réflexe : 
elles sont impudiques avec conscience. Nous ne devons pas nous 
en étonner. Déjà les femmes qui écrivent des romans nous avaient 
donné les détails les plus minutieux sur leurs intimes beautés. 
Nos compagnes ont l'orgueil de leurs corps. Il est possible que 
l'une d'elles avoue qu'elle n'a pas un joli visage ; mais on 
n'en trouvera aucune qui ne s'attriste d'avoir un vilain corps. En 
toute sincérité elles s'imaginent toutes que leurs robes recèlent 
d'inestimables trésors. Et d'ailleurs, depuis que les corps sont 
captifs et avilis, les hommes ont perdu le sentiment de la beauté. 
Ils ignorent en somme quelle femme est harmonieuse. Forain 
nous a montré un maître qui se glisse dans la chambre de sa 
cuisinière. La malheureuse a des épaules qui remontent et une 
gorge tortueuse : cependant, éperdu, le bourgeois s'écrie : 

Ct tu ne m'avais pas dit que tu étais si bien faite ! 



1 L est sincère. — C'est que, dans certaines minutes d'émo- 
tion, les hommes perdent le sens de la mesure. Ils sont enclins 
à confondre leurs désirs avec la beauté. Comme ils ne sauraient, 
en général, voir un corps sans éprouver ce tumulte qui est 
contraire au juste sentiment des proportions, ils s'en remettent 
volontiers à ceux qui, par métier, conservent du sang-froid devant 
la femme, aux artistes, aux couturiers. De confiance, ils ad- 
mettent qu'un modèle ou qu'un mannequin est digne d'admiration. 

Cn imaginant un costume, la femme n'a point le souci de 
donner à l'homme l'illusion de la calme beauté. Elle veut l'inté- 
resser et obtenir sa vénération. Elle s'applique à lui offrir de 
nouvelles images afin d'éveiller sa curiosité. Pendant de longues 
années elle eut la taille étroite et les hanches larges. Elle ressem- 
blait assez à un pot de fleurs. Elle changea bientôt d'aspect. Les 
hanches disparurent et le ventre aussi. Aujourd'hui le corps tend 
à garder ses lignes, sa liberté de mouvement. Il est même permis 
d'avoir un ventre. Les corsets impérieux ne sont plus ; le corps 
n'est plus comprimé; on le sent à l'aise sous les robes légères. 
Il n'est pas nécessaire qu'un couturier nous permette d'apercevoir 
le bas de la jambe ; la mode nous livre aujourd'hui les secrets 
de la femme. Elle est nue comme une esclave de harem. Elle 
n'en éprouve nulle gêne parce qu'elle est panthéiste, comme 
chacun sait. Il se peut qu'elle ait conservé la foi chrétienne, mais 
elle l'accommode avec les exigeances d'un amour qui comprend 
les mythes païens. Toujours l'exemple des dieux antiques fut 
invoqué par les modernes qui voulaient manquer aux lois de la 



morale. Mercure, Bacchus, Vénus servent d'excuses à l'escroc, à 
l'ivrogne, au débauché. Notre contemporaine, qui professa le culte 
de la nature, ne se contente plus aujourd'hui des divinite's 
athéniennes. Elle demande des conseils aux prêtres, ou plutôt aux 
poètes de l'Orient. Elle ignore les styles ; m.ais elle sait vague- 
ment que la philosophie persane n'aurait pas déplu à Epicure. 
Tout se résume pour elle dans les amours du rossignol et de 
la rose. Elle est la fleur qui attend l'oiseau amoureux. 

Clle ressemble en. effet à une plante délicate. Le corps est la 
tige flexible et la tête la fleur qui s'incline. Elle est délibérément 
décorative. Elle est faite pour orner de sa beauté la maison et 
pour prendre des attitudes satisfaisantes. Son visage, aux cheveux 
plats, a une netteté simplifiée. Les yeux agrandis, la bouche 
marquée de rouge sont des valeurs picturales. Existe-t-elle 
réellement? N'est-elle qu'une figure imaginée par l'architecte pour 
l'harmonie de l'appartement? Elle remue peu; elle est volontiers 
hiératique. Il en résulte qu'elle semble une énigme et nous sommes 
disposés à lui prêter des méditations auxquelles jamais elle ne 
s'abandonna. 

Habile à se draper dans la fourrure ou à porter un manteau 
difficile et majestueux elle ne nous rappelle, point la petite femme 
chère à Meilhac et Halévy, la Parisienne dont la robe faisait 
frou frou frou frou et les petits pieds toc toc toc. Sa robe ne fait 
plus frou frou ; car elle n'a plus de dessous. Elle s'avance silencieu- 
sement. Ses pieds ne font plus toc toc toc, car elle ne trottine 



pas; elle glisse. Elle évoque plutôt les héroïnes de Baudelaire. Elle se 
développe avec indifférence et elle peut à la rigueur faire songer 
au serpent qui danse au bout d'un bâton. Nous sommes loin des 
quadrilles d'Offenbach. Elle se plaît seulement au rythme berceur 
de la valse lente, du double boston, du tango. Il peut lui arriver 
cependant, quand elle va se mettre au lit, d'esquisser une danse 
d'allégresse à la façon d'Isadora Duncan. Elle a le sens décoratif. 



Il est bien doux de contempler toutes ces contemporaines aux 
gestes précis et précieux. Elles nous offrent une succession de 
tableaux qui sont toujours délicieux et nous pouvons croire qu'elles 
pensent profondément comme tel portrait de femme qu'un maître 
nous laissa. Mais si elles gardent le mystère de leur intelligence, 
il faut avouer qu'elles ne conservent pas assez le mystère de leur 
corps. Je pense qu'il était agréable au dix-huitième siècle de voir 
sortir d'une ample robe une créature délicate et qu'on avait peine 
a reconnaître; on devait avoir la même joie, pendant le second 
Empire, quand une belle abandonnait sa crinoline. Aujourd'hui 
les femmes que nous apercevons dans les rues, dans les théâtres, 
dans les salons, ne nous cachent que leurs pensées. 

Clles estiment sans doute que c'est l'essentiel. Elles sont 
idéalistes. 

De quoi demain sera-t-il fait? Tout le monde l'ignore. Mais il 
est certain que dans quelques années, les Parisiennes ne ressem- 



bleront guère à leur apparence d'aujourd'hui. Quand on feuillettera 
les albums de mode on dira : 

hsT-il possible qu'on se soit jamais habillé ainsi? 

Il nous est déjà difficile de croire que les femmes ont porté 
d'immenses chapeaux. Et cependant ils étaient très jolis. Tout 
change. La mode aux tons francs s'évanouira; on tiendra en 
mépris les précieuses indications dues aux peintres. On reviendra 
à l'harmonie facile, au flou, au gris. Mais les tons violents sont, 
paraît-il, une preuve de santé. Il est naturel que la femme les ait 
adoptés au moment précis ou le pays se rajeunit, se guérit. Nul 
n'ignore en effet que nous assistons à un réveil national. C'est 
pourquoi dans quelques mois, on se détournera de l'Orient et de 
la Russie pour s'inspirer des costumes chers à nos vieilles mamans. 
On se servira beaucoup des dentelles, des dentelles françaises 
naturellement ! Les élégantes auront quelque mal à se rappeler 
qu'elles furent des sultanes. Les bals à Ispahan, les imitations des 
miniatures persanes les feront sourire. Si l'empire ottoman 
s'écroule elles accepteront peut-être les modes des principautés 
balkaniques: ne subit-on pas facilement l'influence des vainqueurs? 
Mais ce serait encore une note slave et violente. Il est vrai que 
parmi les alliés il y a les Grecs. Entendraient-elles encore les 
conseils de l'antique Athènes ? 

J E n'y verrais nul inconvénient : mais il est certain qu'un souci 



nouveau de moralité trouble en ce moment les esprits. On songe 
à rétablir la Censure, on blâme la frivolité; on veut que tout le 
monde se prépare à remplir les devoirs les plus graves. Il n'est 
question que de guerre et de dévouement patriotique. Je crains 
que les femmes ne renoncent à la noblesse du costume, qu'elles 
n'acceptent une tenue un peu militaire, une allure dégagée et 
belliqueuse. Je ne peux m'empêcher d'avoir un faible pour la 
femme languissante et j'aime les robes qui semblent toujours 
prêtes à se détacher. 

NOZIÈRE. 




W13 



MODES ET MANIÈRES D'AUJOURD'HUI 



PI. I. 




La Dame et le Perroquet 

Dois-je prendre ou ne pas prendre ?.. 
Avec les femmes sait-on jjmai.f !.. 



VcATiMm 






mmm 



1913 



MODES ET MANIÈRES D AUJOURD'HUI 



PL 11. 




La Neige 

Quand aureyvous Jini, flocons qui Jloconnc^, 
Lyassaillir, sans façon, le bout de notre nej ! 




X 




a^«rtir».vi«iaBiw«r 






1913 



MODES ET MANIÈRES D'AUJOURirHUI 



PL /// 




I 



La Surprise 

— Depciliotts-nous pour être prclc a temps ! 

— Helas !.. Que ne suis-je celui qu'elle atlen.i'. 




N: 





HHHHHI 




/y/J MODF.S El MANIIZRF.S D AUJOURirHUI PI. iV. 



N 




La Mule 

Ainsi le long des haies dansent les chevreaux. 




1913 



MODES ET MANIÈRES D AUJOURD'HUI ■ PI. V. 




Le Bain 

Une femvie n'est nue que sans ses bagues. 




1Q13 



MODES ET M AN/ÈRES D'AUJOURD'HUI 



PL VI. 




Le Retour de la (Ihasse 

Pourquoi, Madame, avoir cet air tragique ■■ 
(le dindon, par vos tnains. eut un sort tnai,niifique. 




iinMfi'-] 



1Q13 



MODES ET MANIÈRES D'AUJOURD'HUI 



PI. VII. 




La Dame et l Enfant 
Allons, viens!.. Ton père va nous gronder encore'.. 



^uuvUji 



■1 



1913 



MODES ET MANIÈRES D AUJOURirHlII 



PI. VIII. 




Ji^^ 



oCe> o 



^n n 



o cP 



Les Lucioles 



vcfmm 

Sur la i^rcve ou ses pus ont conduit son ennui. (Jui sont les enfants des ctoilcs de lu nuit. 

Pour l'ainusi-r les lucioles Lui dessinent une auréole. 





woinM^' 



1913 



MODES ET MANIÈRES D'AUJOURD'HUI 



PL IX. 




La Piisserelk' ^r^ 

Le pont de laque rouge s'est mis des fleurs pour lUcsjjP OUlliAlV] 






1913 



MODF.S ET MANIÈRES D AUJOURrrHUI 



PI. X. 




I. Orage 



ouÂa 



Ho! 



1Q13 



MODfSS ET M AN/ÈRES D'AUJOURD'HUI 



PI. XI. 




Les Cerises ^ 

Dans mon beau verger. De me parer, j'ai 

S'il me plaît d'aventure Le bijoutier de h nature. 



VumMA 



1913 



MODES ET MANIÈRES D'ALI/OURD'HUI 



PI. XII. 




J.a Musique 

Parmi la volupté de te décor choisi 

Elle joue, avant diner, du Claude Debussy. 



CAMÂa/\ 



ACHEVE D IMPRIMER LE 2 JUIN I9I3 

PAR MAQUET 

10, RUE DE LA PAIX, PARIS 



MODEb ET MANIÈRES D 'AUJOURD 'hUi 

(3*^ ANNÉE) 



1914 



COLLECTION PIERRE CORRARD 



Ce'/ oNVnrgc' iw doit p.n cl il- ,h-»i.'iiil».\ 



MODE& ET MANIÈHEb D 'AUJOURD 'HUI 



HENRI DE RÉGNIER 
VIT CES DOUZE AQUARELLES DE 

GEORGE BARBIER 
ET SE DIVERTIT A LES CHANTER 




1914 



i 



DOUZE AQUARELLES 
PAR 

GEORGE BARBIER 



DEUX SONNETS 



DOUZE POÈMES 
PAR 

HENRI DE RÉGNIER 

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE 



CET OUVRAGE A ETE TIRÉ 
A TROIS CENTS EXEMPLAIRES : 

Douze exemplaires, réimposés, sur 

GRAND PAPIER DU JaPON, PROVENANT 

DES Manufactures de Shidzuoka, 

DÉDICACÉS, COMPRENANT CHACUN UN DES 
ORIGINAUX AYANT SERVI A l'iLLUSTRA- 
TION DE l'ouvrage ET UNE SUITE EN 

noir et or, numérotés de un a douze. 

Dix-sept exemplaires, sur papier 
DU Japon, dédicacés, avec remarques 
originales, numérotés de treize a 
vingt-neuf. 

Deux cent soixante et onze exem- 
plaires SUR LE MÊME PAPIER, NUMÉ- 
ROTÉS DE TRENTE A TROIS CENTS. 

JUSTIFICATION DU TIRAGE : 




Exemplaire N" <^ / ^ / JûO 



LA BELLE MATINEUSE 

J E t'ai connue à ton matin, Belle Matineuse ! Souviens- 
toi. Quand l'aube faisait filtrer son rai de clarté dans l'obs- 
curité de ton logis, tu t'étirais lentement, puis, à regret, les 
yeux encore lourds d'un sommeil trop bref, tu t'asseyais au 
rebord de ton lit avec une moue fatiguée et tu hésitais à poser 
tes deux petits pieds nus sur le carreau nu de ta mansarde. 

V^AR tu habitais une mansarde, une vraie, avec un mur 
mansardé pourvu d'une tabatière qui ouvrait sur le ciel de 
Paris, sur un carré de ciel qu'elle ourlait comme pour le pro- 
poser en exemple au travail de tes doigts. Ton lit de fer repo- 
sait, de ses quatre pieds à roulettes, sur le carrelage disjoint. 
Tout en haut d'une haute maison bruyante de querelles 
ouvrières, de jurons dans les couloirs et de gros souliers dans 
l'escalier interminable, tu vivais, menue et laborieuse, perchée 
en ta cage faubourienne, comme un oiseau. 

Mais l'oiseau s'est envolé. Il a emprunté les ailes de 
l'amour. C'est l'amour qui, d'un coup de sa baguette, a changé 
ta couchette de fer en ce lit élégant. Il a agrandi en fenêtre la 
tabatière; il a remplacé le carrelage par un tapis moelleux. 
Maintenant une charmante table de laque rouge supporte ton 



déjeuner. De belles babouches dorées attendent tes pieds 
délicats et ton chien de la Chine, assis sur son derrière, te 
regarde avec ses gros yeux de chimère réelle. 

A présent, si tu te lèves de bon matin, ô Belle Mati- 
neuse, ce n'est plus pour tremper le nez dans la cuvette d'eau 
froide et pour ne pas manquer l'heure où s'ouvre l'atelier. Tes 
pas ne foulent plus le trottoir boueux et tes doigts ne manient 
plus l'aiguille piquante. Non ! Si tu t'éveilles matin, c'est que 
tu sais que l'auto sera, de bonne heure, à ta porte pour te 
conduire où le commandra ton caprice, pour t'em mener à la 
campagne afin que tu y respires l'air frais, cet air qui donne 
aux jeunes femmes le teint des fleurs et qui arrondit à leur 
poitrine le fruit savoureux de leur beauté. 



LA VASQUE 

Clle est nue, debout au milieu de la vasque carrée qui 
s'encastre dans le pavage de marbre blanc et noir. Elle est 
svelte et robuste comme les deux colonnes qui soutiennent le 
plafond invisible de la salle fraîche oii elle baigne son corps 
doublement matinal, car la jeunesse en anime les formes har- 
monieuses. 

Ue ses deux bras levés, elle hausse, au-dessus de sa 
tête, une grosse éponge ruisselante et toute dorée. Elle a l'air 
ainsi d'invoquer quelque dieu de la mer où elle est née, 
comme Vénus, et dont elle garde encore les fines algues au 
creux de ses bras onduleux. L'eau coule sur ses épaules, et 
son geste est si pur que, sans le bonnet à la mode qui empri- 
sonne sa chevelure, on croirait que cette belle baigneuse vous 
apparaît du fond des temps, comme une vision voluptueuse et 
vivante. 

Et cependant, elle est bien réelle, la belle baigneuse ! 
Elle ne s'évanouira pas en une vapeur dorée. Quand le petit 
nègre, qui la regarde avec des yeux naïfs et émerveillés, lui 
aura tendu le peignoir et qu'elle aura séché son corps rafraîchi, 
c'est d'étoffes modernes qu'elle le vêtira, et elle deviendra 



une de ces élégantes damés d'aujourd'hui, dont nous admi- 
rons la grâce compliquée et délicieusement actuelle. 

Ce n'est point un char attelé de rapides chevaux ou une 
litière portée par des esclaves lents qui l'attend. Non, c'est 
quelque auto à la carrosserie luisante et précise qui l'empor- 
tera vers les allées du Bois, et les promeneurs qui admireront 
la séduisante silhouette de cette Parisienne de bon ton, sous 
ses atours éphémères et charmants, ne songeront guère que, 
tout à l'heure, elle était pareille à ces déesses nues qui, imitées 
par le marbre, maintiennent parmi nous la divine présence et 
le souvenir de la Beauté. 



LE COUP DE VENT 

Comme il faisait le plus beau temps du monde et que le 
soleil brillait au ciel printanier, elle a mis, pour sortir, sa robe 
la plus fraîche et la plus printanière. Quand on ressemble 
soi-même à une belle journée, n'est-il pas juste d'en adopter 
les couleurs et d'en porter sur soi le reflet vivant? 

V ous décrirai-je la robe d'Aline? Non, mais vous saurez 
que cette robe est ce qu'il faut qu'elle soit lorsque l'on a, comme 
Aline, le corps long et souple. Je vous dirai donc seulement 
qu'Aline est chaussée de mignons brodequins de cuir rouge, 
que des fruits, rouges aussi, enguirlandent son chapeau coquet, 
que son ombrelle a un manche également rouge et que tout 
cela est charmant. 

Kegardez-la. N'est-elle pas délicieuse à voir? Elle 
marche sagement à travers la campagne fleurie, de même que, 
prudente et sage, elle s'avance au-devant de la vie. A pas 
légers, elle foule un gazon très vert. Elle jouit de la fine jour- 
née. Je jurerais qu'elle n'a dans la tête que des idées à 
l'air de son visage. Ah! qu'on l 'étonnerait donc, si on lui 
prédisait qu'un jour, peut-être, l'amour troublera sa petite 
cervelle! 



Mais le printemps est perfide comme l'amour et la jeu- 
nesse est changeante comme un jour d'avril. Tout à coup, 
voici que le ciel est traversé d'un brusque frisson. Les arbres 
s'agitent subitement et leurs petites fleurs s'envolent en un 
tourbillon aflblé. La robe d'Aline colle soudain à son corps, 
puis palpite comme si des mains invisibles voulaient l'arracher, 
et Aline se sent comme nue. Pourtant elle résiste de son 
mieux à la rafale. Aline, Aline, prenez-garde, le moindre souf- 
fle de l'aile de l'amour est plus fort que le plus fort vent d'avril ! 



L'OISEAU VOLAGE 

J'avais un perroquet bleu dont j'étais folle... 11 imitait 
la toux de mon vieil amant et chantait à ravir, bien que d'une 
voix un peu rauque, l'air que mon jeune amour lui avait appris 
patiemment. 11 mangeait dans ma main des grains choisis et, 
dans sa cage treillagée, au toit en pagode, il se balançait à un 
large anneau d'or. 

Un soir, la porte de laçage étant ouverte, il est parti. Je 
l'ai pleuré, je l'ai tant pleuré que j'ai porté son deuil et que j'ai 
renvoyé le vieil amant et le jeune amour dont la toux et la voix 
me rappelaient trop amèrement cet oiseau chéri. 

Ct puis, je me suis consolée. J 'ai remis ma robe à ramages 
et j'ai ri à d'autres amis et, dans la belle cage vide, je vois déjà 
se balancer mes oiseaux futurs, plus beaux que des songes. . . un 
merle blanc, peut-être? un phénix? ou cet oiseau couleur du 
temps, prince enchanté, qui aima Florine. 

bx, tout à coup, mon perroquet bleu est revenu. J'ai 
entendu un frisson d'ailes, j'ai levé les yeux, je l'ai vu qui se 
dandinait sur la branche d'un pin empourpré. Que je l'ai 



trouvé laid! ridicule avec son bec crochu et ses façons sottes 
d'imiter les voix du passé! Que je l'ai détesté, mon perroquet 
bleu! Et je lui ai dit, en imitant à mon tour sa rauque parole 
aux roulements âpres : « As-tu bien voyagé, Jacquot? Retourne, 
retourne d'où tu es revenu... » 



l 



L'ARC ROUGE 

Un jour où je m'ennuyais, j'ai pris pour m'amuser un 
grand arc rouge qui, dans le coin d'une salle déserte, étirait 
avec ennui sa courbe inutile. Je suis sortie en le brandissant 
et parfois je m'arrêtais en essayant de tendre la corde. 

Je vis bientôt que j'étais suivie par un petit être vêtu de 
rouge, aux couleurs de l'arc et qui tenait un carquois. Il me 
présenta de belles flèches dont les pennes étaient déjà cramoi- 
sies et comme sanglantes avant le jet. 

Cv'est alors, charmant et pauvre inconnu, que vous pas- 
sâtes. La flèche me tentait, l'arc était vibrant, et, malgré ma 
main inexperte, le dard vous atteignit aussi profondément que 
si vous aviez été mon ennemi. 

Je fus stupéfaite et désespérée. Vous voir soufPrir! Ah! 
quel ennui et que le destin me sembla stupide ! Vous n'êtes pas 
encore guéri et, depuis ce jour malheureux, vous m'importunez 
de vos soupirs. Je vous ai blessé, et vous me traitez d'inhu- 
maine... Mais aussi, pourquoi passiez-vous? 



10 



MIDI SUR L'EAU 

Rappelle-toi ce jour d'été où tu t'es dressée debout à 
l'arrière de la barque. Tes petits pieds chaussés de mules 
rouges se sont posés sur le bois grossier du bateau. Tu portais 
une robe toute blanche semée de papillons mauves et ton 
casaquin était ourlé du même vert que les revers qui décou- 
vraient ton cou gracieux. Ton chapeau était charmant et son 
retroussis s'ornait d'un pompon, rouge aussi, comme ton 
étroite ceinture. Pour visage, tu avais ta figure. 

1 u m'as regardé et je t'ai regardée. Fatigué d'avoir 
ramé, j'avais accosté le canot à la pointe de l'île. Le lac était 
bleu. Je me reposais en respirant la fraîche odeur des herbes 
et des feuillages, car l'île est toute plantée de beaux arbres 
dont quelques-uns se penchent sur l'eau, comme ce saule dont 
les branches flexibles servaient d'appui à tes mains et dont le 
mouvement léger aurait suffi à t'enlever dans l'air si quelque 
brise l'avait agité. 



Ct je pensais : Oh! mon amour, laisse-moi te prendre 
dans mes bras et t'emporter avec moi ! D'un bond nous saute- 
rons à terre, et vivement, du talon, je repousserai la barque 

allégée. Elle s'en ira à la dérive et nous resterons dans l'île 

J 



1 1 



solitaire. Tu es belle, je suis fort. Je te construirai, de mes 
mains, une cabane rustique comme dans les histoires de nau- 
fragés. Je te cueillerai des fruits et nous boirons l'eau des 
sources. Nous vivrons là en Robinsons de l'amour. 



Et j'ai levé les yeux vers toi pour te supplier d'accéder à 
ma prière, puis je les ai baissés tristement, car ils avaient vu 
ton chapeau délicieux, ta robe onduleuse, toute l'élégance de 
ta longue personne et de tes petites mules rouges, et je com- 
prenais qu'il aurait fallu être fou pour enfermer une Parisienne 
comme toi dans une île déserte où il y a des fleurs et des 
sources, des oiseaux et des feuillages, mais où l'on ne trouve 
ni confiseurs, ni bijoutiers, ni modistes, ni couturières et où 
l'amour ne peut s'exprimer ni par un ruban, ni par une robe 
et n'aurait pour couronner ton front que cette branche de saule 
que taquinait ta main d'enfant gâtée. 



12 



ROSES DANS LA NUIT 

Je ne sais pourquoi j'ai songé, ce soir, à un bouquet 
d'autrefois, un bouquet de roses pourpres à l'odeur enivrante 
et ténébreuse qui parfumait une chambre endormie... 

J E ne sais pourquoi j'ai songé, ce soir, à ce bouquet de 
jadis et je me suis promenée rêveusement, à tout petits pas, 
dans les allées bleu foncé du jardin nocturne, et, malgré moi, 
je détournais la tête pour humer dans la brise obscure le 
souvenir de cette odeur. 



v_>'est alors que j'ai senti contre ma joue le choc velouté 
d'une fleur lancée d'une main sûre et j'ai vu, féerique et mali- 
cieuse, la nuit, la nuit d'été à la robe couleur de l'air, dont la 
ceinture et le chapeau étaient pointillés d'étoiles, qui, devant 
moi, en me lançant des fleurs, s'esquivait. 

Une rose et puis une rose... encore une rose et une 
autre rose, et des roses, et toujours des roses... J'étais lapidée 
de roses. C'étaient bien celles-là qui composaient le bouquet 
du passé, le bouquet pourpre et enivrant. Et je dis : « O nuit ! 



i3 



Encore une rose, je t'en supplie, cette rose, là, que mon bien- 
aimé écrasa sur mes lèvres chaudes. Cette rose, là!... » 
Mais la nuit riait silencieusement et, ironique, répondait : 
Non! 



14 



L'ILOT 

CjuE cet îlot de corail est petit au milieu de cette mer 
immense et bleue! Je ne vois plus le rivage et j'ai eu beau 
faire des signaux désespérés aux gens qui sont dans la barque 
qui passe, ils ne veulent pas venir à mon secours et ils se 
moquent de moi. 

Me voici toute seule avec ce jeune homme étrange et à 
demi nu, sur cet îlot. Je ne le reconnais pas. Pourtant, je me 
suis élancée avec lui, sans crainte, intrépidement, sans voir 
combien je m'éloignais de la grève, à la nage, en plein 
amour. 

IVIaintenant, il méfait très peur... Je suis lasse. C'est 
en vain qu'il est gentil et rattache à mon épaule un nœud 
défait. Je ne le croyais pas aussi noir auprès de moi si blanche. 
Et moi-même, je me contemple avec étonnement. Des vête- 
ments nouveaux sèchent sur mon corps; mes lèvres ont le 
goût du sel; mes pieds, dans leurs cothurnes cramoisis, se 
crispent sur le madrépore, et le soleil est moins ardent malgré 
mon petit chapeau pointu. 

1 ouT cela est absolument incompréhensible et je vou- 



i5 



drais, de tout mon cœur, être ailleurs qu'au milieu de l'im- 
mensité... Oui, même dans la plus laide de ces petites villas 
qui craquent de chaleur sur la plage et où, dans un étroit petit 
lit, à l'abri des courtines de cretonne à l'odeur rèche, je pour- 
rais reposer toute seule et bien tranquille. 



i6 



IL. 



l 



SHEHERAZADE 

Maintenant, ô Shéhérazade, que, pour la mille et 
unième fois, vous avez charmé la nuit du Sultan attentif et 
fantasque dont vous avez vaincu le caprice cruel; maintenant 
que vous êtes sûre que le Ucet de soie ne serrera pas votre 
cou délicat et que votre tête charmante ne roulera pas, à l'éclair 
rouge du sabre, sur la dalle de marbre; maintenant, vous êtes 
triste, et vos beaux yeux semblent naïvement déçus. 

Que vous manque-t-il donc, ô Sultane subtile, Reine des 
histoires merveilleuses? Votre Maître reconnaissant ne vous 
a-t-il pas commandé chez le bon faiseur la robe la plus déli- 
cieuse du monde puisqu'elle vous va à ravir? Et cette éme- 
raude et ces perles ne sont-elles pas une marque de votre pou- 
voir magique et un signe de la gratitude de votre auditeur noc- 
turne? N'est-ce pas lui aussi qui vous a fait présent de cet arbre 
nain de la Chine que vous désiriez depuis si longtemps et de 
ces deux roses qui chargent de leur poids odorant chacune de 
vos mains? 

Et cependant vous êtes triste, ô Shéhérazade! S'il vous 
fallait conter encore un dernier conte, je crois que vous inven- 
teriez quelque histoire bien mélancolique, celle d'une jeune 



17 



femme qui s'ennuie, car vous vous ennuyez, n'est-ce pas? 
Vous dédaignez de respirer l'odeur de vos belles roses et vous 
vous détournez de votre miroir. Vous y verriez pourtant un 
charmant visage, le vôtre, le visage matinal de l'Enchanteresse 
de tant de nuits. 



M Aïs l'heure avance et l'ombre approche, ô Shéhérazade! 
Ce soir, vous n'aurez nulle histoire à conter. Venez au jardin 
vous asseoir silencieusement auprèsdes fontaines. Ce sont elles 
qui parleront pour vous. Est-ce ce silence qui vous attriste? 
Avez- vous donc pris goût à la rouge menace suspendue sur 
votre tête? Les femmes aiment le péril, et l'amour est le plus 
dangereux des sultans. Regardez, ô belle rêveuse, ce croissant 
de lune qui monte au ciel, clair et coupant. Son reflet dans 
l'eau du bassin ne semble-t-il pas faire allusion à ce sabre courbe 
qui eût pu trancher le fil soyeux et mille et une fois renoué de 
votre Destin? 



it; 



LA LOGE 

C^UE son mari appuie au bord de la loge son gros poing 
ganté de blanc, que son amie s'apprête à venir s'asseoir à côté 
d'elle, Aglaé n'en aura pas moins le sentiment de son impor- 
tante solitude!... Que valent ces vaines ombres auprès de son 
incomparable et délicieuse personne? En quoi sont-elles utiles 
à son existence? Elle seule, elle est. 

Elle est par son corps à la taille mince et aux bras frais, 
par son cou délicat. Elle est par son visage aux grands yeux 
et à la bouche petite, par ses oreilles où scintillent des pende- 
loques, par son front qu'orne la frange de cheveux échappée à 
la coiffure qui enserre la rondeur de sa tête et d'où jaillit, 
hautaine, d'une grosse émeraude, une prodigieuse, une triom- 
phale aigrette. 

Et maintenant, que la toile se lève, que l'orchestre rou- 
coule ou se déchaîne, que les voix chantent ou dialoguent, que 
les acteurs rient ou pleurent, se querellent ou se caressent, 
qu'il s'agisse d'amour ou de mort, que le plus souple des dan- 
seurs et la plus charmante des ballerines évoquent le spectre 
d'une rose, Aglaé n'en demeure pas moins indifférente à 
ces jeux! 



19 



C'est qu'elle sait bien que tout cela n'est qu'une parade 
sans intérêt et que c'est pure condescendance si les specta- 
teurs consentent à applaudir. Aglaé sait bien que le vrai spec- 
tacle, le spectacle unique et incomparable, celui vers lequel, 
le rideau baissé, tous se retourneront, c'est elle. Et c'est cet 
hommage qu'elle attend, droite, grave et presque hiéra- 
tique, sous l'imperceptible tremblement de sa prodigieuse 
aigrette. 



20 



I 



LA DANSE 

J E suis beau. Mon corps maigre, que vêt une ample robe 
d'or, s'incruste dans le panneau de laque noir qu'ornementent 
mon chapeau pointu et mes chaussures recourbées. L'artiste 
chinois qui m'a représenté m'a fait des moustaches tombantes 
et des ongles démesurés, qui attestent, par leurs pointes 
aiguës, la noblesse de ma vie. 

iIlle fut vagabonde. Dès que les pinceaux et les enduits 
eurent fixé mon image dorée, un marchand vénitien m'acheta 
et m'emporta dans sa ville lointaine. Le patricien, auquel il me 
vendit, m'accrocha dans une des salles de son palais. Là, entre 
deux miroirs de Murano, j'ai assisté à des scènes galantes et 
courtoises. J'ai vu des gens soulever leurs masques de carton 
blanc pour boire des sorbets et manger des fruits glacés. 
Toutes les grâces de Venise ont paradé devant mes yeux 
bridés, jusqu'au jour oii un seigneur allemand m'échangea 
contre une bourse de sequins. 

Le Margrave, mon nouveau maître, avait un gros ventre, 
des yeux bleus et une perruque poudrée. Il aimait la musique 
et la bouteille. J'ai vu ruisseler la mousse des cruches de bière. 
L'étiquette imposait bien des révérences et des cérémonies, 



21 



mais, à certains soirs de tabagie, on ne se gênait pas cependant 
pour m'envoyer au nez la fumée des grosses pipes de porce- 
laine. Puis, le Margrave me donna à un lord anglais. Je l'ai 
vu plus d'une fois rouler sous la table, ivre de claret et de 
porto. 

Aujourd'hui, je ne regrette ni la Chine, ni l'Allemagne, 
ni Londres la brumeuse, ni Venise au ciel changeant. J'appar- 
tiens à une jeune dame de Paris qui a pour moi toutes sortes 
d'égards. Elle m'a suspendu, dans son salon, à la place d'hon- 
neur. Parfois, du divan où elle s'allonge pour se reposer, elle 
regarde avec amitié mes longues moustaches et mes ongles 
acérés. Mais, hélas! elle ne se repose guère et je ne suis que 
rarement seul avec elle. Passe encore, quand elle reçoit ses 
amies autour de la table à thé, mais, trop souvent, elle s'aban- 
donne aux bras de quelque danseur de tango! Alors je sens 
frémir de jalousie mon maigre corps sous mon ample robe 
dorée. Ah! comme je voudrais la griffer de mes ongles, de mes 
ongles que je cache sous les larges plis de mes manches 
pagodes. 



22 



ARLEQUIN OU LE DÉSIR 

Je sais ce qu'il te dit, car il est le Désir, et nous avons 
tous été lui-même, comme il est chacun de nous. 11 est le 
Désir et c'est pour cela qu'il est revêtu d'un habit de couleur 
double et qu'il a mis un masque sur son visage, car le Désir est 
changeant et secret et ne veut pas se reconnaître s'il lui arri- 
vait d'apercevoir son image dans les miroirs du passé. Il ne 
veut jamais avoir que la figure du moment. 

Il est venu à toi, souple, et dansant, et il t'a parlé dans 
l'ombre parce que sa voix est plus insinuante dans les ténèbres. 
11 t'a suivie au jardin nocturne parce que sa voix est plus 
émouvante quand elle se mêle aux soupirs du feuillage et aux 
bruits des fontaines, quand elle se mêle à tout le vaste silence 
de la nuit et que son écho se prolonge en quelque musique 
lointaine. 

Il t'a parlé et je sais ce qu'il t'a dit. Il t'a dit qu'il t'ap- 
portait la joie d'être aimée et admirée, la douceur qu'une bouche 
murmurât à ton oreille des paroles que l'on n'oublie plus, la 
volupté d'être pressée sur un cœur haletant. Il t'a dit qu'il 
t'apportait le vrai trésor de la vie, fait de caresses, de fièvres 
et de souvenirs. Il t'a dit que tu étais belle et t'a juré d'être 
éternel. 



23 



Ct tu l'as écouté — parce que la nuit était douce et par- 
fumée, parce que le feuillage nocturne frémissait langoureuse- 
ment, parce que la fontaine murmurait dans la vasque harmo- 
nieuse, parce que les roses embaumaient l'ombre, parce que 
la musique de fête attendrissait le silence, parce que ton jeune 
cœur était avide de vie et d'amour et parce qu'il faut que toute 
femm'e ajoute aux bijoux de sa parure la douloureuse, l'étin- 
celante, la divine scintillation des larmes. 



24 




«.SMU'CA. xjl^ 



1914 



MODES ET MANIÈRES D'AUJOURD'HUI PL I. 




CWRSt^K iji^ 



La Belle Mâtine use 
Je t'ai connue à ton matin, ô belle Matineiise ! Souviens-toi.. 




o.aj4(^))Ei^ 1^/4 



Je la vasque q-' 
rbre blanc et te 



1914 



Mr^r^tsc rrr ,a a ^rttnuç r^' ^ "fOURD'/iUl 



PL II. 




ô.B/îftBiEl^ 1^/4 



La Vasque 



Elle est nue, debout au milieu de la vasque qui s'encastre dans le pavage 
de marbre blanc et noir. 



MODt^ Li 




■ beau temps du mun., 



O.Ï/Ifl^ltR. i^fjf 



i au ciel p 



1914 



MODES ET MANIÈRES D'AUJOURD'HUI PL III. 




Le Coup de vent 
Comme il faisait le plus beau temps du monde et que le soleil brillait au ciel prmtanier 



1914 



MODES ET MANIÈRES D'AUJOURD'HUI 



PL IV. 




C.-BAR5/ER (;/4 



L'Oiseau volage 
J'avais un perroquet bleu dont j'étais folle.. 




CBtl^Bte.fl (^,4 



1914 



MODES ET MANIÈRES D'AUJOURD'HUI 



PL V. 




L'Arc rouge 
Un jour où je m'ennuyais, j'ai pris pour in amuser un grand arc rouge 



MUl'C.^ i. 




C.B^HBilft l)iit 



Midi SU} 

Rafpeik-ioi ce jour d'été ou tu i'es dre 



lere de la oarque. 



1914 



MODES ET MANIÈRES D'AUJOURD'HUI 



PL VI. 




Midi sur l'eau 
Rappelle-toi ce jour d'éie où tu fes dressée debout à V arrière de la barque 




ceofi 



petit au 



•nense dt bleue : 



1914 



MODES ET MANIÈRES D'AUJOURD'HUI 



PL VII. 







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Que cet ilôt de corail est petit au milieu de cette mer immense et bleue!.... 



,';.«-'x«TKWTsi.ve! 



c -e/iRStER. 



Roses a. 



1914 



MODES ET MANIERES D'AUJOURD'HUI 



PL VIII. 




Roses dans la mut 
Je ne sais pourquoi j'ai songé, ce soir, à un bouquet d'autrefois 



MODL. 








h^^^^Pv ,-^-, ;^^j^jS^6SBK8BMMHBBWMH 


^HHVP^iîhàH 


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.S//':/ir ; .j;.7tïi^ 



que, pour 
du sultan 



1914 



MODES ET MANIÈRES D'AUJOURD'HUI 



PL IX. 




C.^/îKçilER. ifl/4 



Shéhérazade 



Maintenant, ô Shehera:jade, que, pour la mille-et-unieme fois, vous ava^ charme 
la nuit du sultan attentif et fantasque 





C.3/»Rîl»lR ||j4 



ebord de ta iogi' 



1914 MODES ET MANIÈRES D' AUJOURU HUl PL X. 



C.3/ïRB»tR \^\A 



La Log-e 

Que son mari appuie au rebord de la loge son gros poing gante de blanc. 




6.1M«l»it«L 



1914 



MODES ET MANIÈRES D'AUJOURD'HUI 



PL XI. 




&.'9^k^%\^K. 



La Danse 



Je suis beau. Mon corps maigre que vêt une ample robe d'or s'incruste 
dans le panneau de laque noir 



1914 



U)ES ET MANIÈRES D'AUJOURD'HUI 



PL XII. 




o-UflaeTtR, i^<^ 



Arlequin 



Je sais ce qu'il te dit, car il est le Désir et nous avons tous ete lui-même, 
comme il est chacun de nous 



Les Modes et les Manières 
D'hier comme cT aujourd'hui. 
Automnales^ printanières ; 
Taille qui ploie, œil qui luit, 
Cheveux nattés ou crinières, 
Jeux du jour ou de la nuit! 
Leur ronde, sous les bannières 
Du goût, tourvie sajis ennui. 
Troupe folle que, très Jières , 
Habillent les couturières . 
Mais c'est f Amour qui conduit 
Vos caprices éphémères, 
O vous. Modes et Manières 
De demain, d'hier, d'aujourd'hui! 



Les compositions sont de George Barbier. 
Examine-les bien au jour ou sous la- lampe. 
C'est lui qui, patient, dessina chaque estampe 
Et fixa les couleurs sur le blanc du papier. 

1 L est habile. Il sait son art et son métier 
Et, d'un pinceau léger que le ton juste trempe, 
Allonger d'un trait fin un bel œil vers la tempe, 
Ou peindre aux mains la lourde rose ou l'arc altier. 

Moi, tout en feuilletant les images du livre. 

J'ai vu des bouches me sourire et des yeux vivre. 

Et, parfois, j'entendais ton rire, ô volupté ! 

oouMis, j'ai répondu à qui me faisait signe. 

Et de cela, lecteur, il en est résulté 

Ces poèmes en prose et ces vers que je signe : 

Henri de Régnier. 



<J G) 



ACHEVÉ d'imprimer LE 2 MARS I914 

PAR MAQUET 

10, RUE DE LA PAIX, PARIS